Cévennes en lutte


Accueil du site > En Cévennes et environs > Alès, ville couleur gyrophares

Alès, ville couleur gyrophares

Daté du mardi 4 janvier 2011

Documents joints


« Le lien entre prévention de la délinquance et politique de l’habitat doit être renforcé à travers notamment le développement de l’expertise en termes de sécurité des projets de rénovation urbaine. »

Convention-cadre du Contrat urbain de cohésion sociale de l’agglomération d’Alès 2007-2009

Après 10 ans d’existence pour la communauté d’agglomération, l’aménagement du Grand Alès poursuit son cours. La vieille ville doit se refaire un look aux impératifs du développement durable, et moderniser son emprise sur les habitants. « Voies vertes », « Alès plage », « éco-quartier »... émergent pour les uns ; architecture adaptée au contrôle et à la sécurité bétonnent les « zones à risques ». Le paysage se remodèle et se rationalise, selon des logiques élaborées en haut lieu. Dans un précédent article (BCIC n°7 « Alès, excellente élève de l’urbanisme durable ») les efforts des décisionnaires alésiens en matière de rénovations tape-à-l’œil étaient décrits. Nous nous pencherons ici sur ce qui guide les innovations en matière de sécurité.
Récemment, et pour se donner un air toujours plus démocratique, la commune a organisé des réunions afin de demander aux citoyens leur avis sur les amé-nagements à prévoir dans les différents quartiers. Ceux qui prennent la peine de se rendre à ces « concertations », ceux du moins dont la parole est retenue, sont ceux qui réclament davantage la présence de l’État, ceux qui veulent que les aménagements effectués préservent leur tranquillité.
Des travaux commencent mais, pour le moment, des panneaux surtout fleurissent, fournis par les différentes institutions partenaires pour certifier que l’on investit pour notre avenir. Rien de bien nouveau sur le béton en fait, les aménagements sont là pour « optimiser les flux » de marchandises et de main-d’œuvre, et faciliter le travail de la police dans le maintien de l’ordre en matant les délinquants, les bandes de jeunes, en réduisant les incivilités... À Alès comme ailleurs, l’aménagement urbain tient compte des classes sociales pour protéger les intérêts des riches en réduisant les possibilités d’action de ceux qui pourraient nuire à l’ordre en place.
En parallèle, les lois s’enchaînent au rythme des innovations technologiques et des volontés de contrôle social. La dernière mouture, le projet de Loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (LOPPSI) [amendé par le parlement et actuellement examiné par le Conseil d’État], entérine les réflexions du Livre blanc sur la sécurité intérieure. Dans ces deux textes on apprend que la lutte contre « l’ennemi de l’intérieur » est désormais la priorité, allant jusqu’à supprimer la traditionnelle séparation entre ennemis de « l’intérieur » et de « l’extérieur ». Les moyens des forces de police sont ainsi réorganisés : gendarmerie intégrée au Ministère de l’intérieur, création de nouveaux fichiers de police et interconnexion des différentes bases de données, utilisation accrue des nouvelles technologies : « traitement de l’information et des données techniques, moyens de communication, d’observation et d’enregistrement, vidéoprotection, biométrie, matériel roulant, moyens aériens et nautiques, systèmes de signalisation, armement, équipements de protection... ». De plus, les entreprises de sécurité privée bénéficieront d’agréments pour venir en renfort des forces de l’ordre. Le projet de loi se fixe pour objectif de développer la « vidéosurveillance », rebaptisée « vidéoprotection », en triplant le nombre de caméras de police (de 20 000 à 60 000) tout en autorisant les dispositifs privés à filmer la voie publique. Les images des caméras municipales seront raccordées à la police nationale ainsi qu’à la gendarmerie.
Sous prétexte de « cohésion sociale » et de « démocratie participative », les citoyens sont toujours davantage associés à la prévention de la délinquance, et l’on assiste notamment à une véritable institutionnalisation de la délation qui peut passer par l’usage d’Internet et qui est parfois rémunérée [1]. Depuis 2007, le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) est obligatoire dans chaque commune de plus de 10 000 habitants (on en compte déjà 16 dans le Gard, mis en place suite à la création du Plan départemental de prévention de la délinquance). Ces CLSPD sont placés sous l’autorité des maires et réunissent des policiers et différents acteurs locaux : « représentants d’associations, établissements ou organismes œuvrant notamment dans les domaines de la prévention, de la sécurité, de l’aide aux victimes, du logement, des transports collectifs, de l’action sociale ou des activités économiques, désignés par le président du conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance après accord des responsables des organismes dont ils relèvent » (décret n° 2007-1126 du 23 juillet 2007). Ils établissent un « diagnostic » de la délinquance, notamment grâce aux contributions fournies par les citoyens soucieux de voir régner l’ordre [2]. Ils définissent aussi un programme local pour suivre, prévenir et tenter d’enrayer incivilités, délits et criminalité. Depuis les années 90, les mineurs sont encadrés en fonction de leur potentielle dangerosité sociale, ce qui explique que les « éducatifs » soient parmi les premiers à être intégrés à ces conseils. L’instauration des CLSPD confirme par ailleurs que le maire, premier magistrat de sa commune, devient un véritable shérif doté de nombreux moyens, notamment d’équipes de police municipale entraînées à manipuler tonfas, flash balls, tazers et, dans les zones réputées les plus difficiles, dotées d’armes à feu. Mais le shérif en question n’est pas là que pour tenir le bâton, puisqu’il doit également faire de la prévention, c’est-à-dire tenter de pacifier sa ville, tenir au calme les récalcitrants, faire croire qu’il n’y a aucune raison de s’énerver et que tout va pour le mieux dans la meilleure des villes durables.
Dans le Contrat urbain de cohésion sociale de la ville d’Alès, nos charmants décideurs s’inquiètent de l’enclavement et de l’insalubrité de certains quartiers, des sentiments d’abandon et d’appartenance à un territoire limité (en opposition à celui d’appartenir à la communauté des citoyens de la ville), que ressentiraient leurs habitants. Il y voient là les racines des incivilités et de la délinquance et préconisent donc des aménagements en terme d’urbanisme, mais aussi l’installation d’entreprises, d’équipements culturels ou sportifs, le renforcement de la vie associative, ou encore des mesures « d’aides à l’insertion » ou à la « réussite éducative »... Quelques concessions faites à la gôche et aux éduc-socio-flics ne nous tromperont pas : la qualification des quartiers Prés-Saint-Jean et Cévennes/Tamaris en « zones urbaines sensibles », nécessitant une « intervention massive et coordonnée de l’ensemble des moyens disponibles », a bien pour but de placer les fameuses « classes dangereuses » qui habitent ces quartiers au cœur de la problématique de pacification sociale pour mieux les contraindre à devenir une main-d’œuvre docile, ou du moins à rester tranquillement à leur place en définissant leurs passe-temps. Le contrat sus-cité, pour instaurer cette redoutable citoyenneté censée éradiquer la délinquance et le sentiment d’insécurité, prévoit de : « créer des liens entre les jeunes et les forces de l’ordre », notamment dans les établissements scolaires (la police animera sans doute davantage de cours d’éducation civique, en plus des interventions des chiens à deux et quatre pattes pour fouiller les élèves et des nouvelles « équipes mobiles académiques de sécurité » chargées, entre autres, d’intervenir en cas de blocage des lycées [3]) ; prendre en charge les usagers de cannabis à travers des mesures judiciaires et « médico-psychiatriques » ; développer des cellules de veille thématiques ou territoriales du CLSPD et élargir son champ d’intervention ; installer des structures d’aide aux victimes au cœur des quartiers [4], mettre en place des « médiateurs pour la prévention des conflits » c’est-à-dire faire régner l’ordre voulu par l’État avec l’aide de travailleurs sociaux, d’associatifs, de darons et de grand-frères...
Même si la « verticalité » des barres est parfois remise en cause - et quand bien même le « bailleur social » Logis cévenol parle d’éco-construction à venir -, dans les quartiers sensibles, l’entassement les uns sur les autres, aussi loin que possible des « honnêtes gens », reste le principe architectural de base. Pour pouvoir contrôler tout ce qui pourrait sortir de la légalité, quelques aménagements sont prévus dans les travaux de rénovation urbaine des quartiers : supprimer les zones désaffectées, ouvrir les espaces afin d’éliminer le moindre recoin, mettre en fonction des « équipements anti-intrusion » et de « contrôle des accès » pour empêcher la stagnation dans les halls d’immeubles, multiplier les réverbères et, dans la mesure du possible, y installer des caméras, entre autres dispositifs de surveillance et de répression. La vidéo-surveillance dans la ville d’Alès n’est pas une nouveauté, puisque vingt-cinq caméras ont été installées par la commune depuis l’arrêté préfectoral qui en a donné l’autorisation en 2006. Reliées par fibre optique au Centre de surveillance urbain, ces caméras 360° avec vision nocturne, zooms, détecteurs de mouvements et capacité d’enregistrement, sont visionnées sur un « mur d’image intelligent » par deux agents assermentés par le préfet et le procureur. Elles filment pour le moment essentiellement les rues commerçantes du centre-ville, et les abords du lycée JBD, mais les politiques comptent rapidement étendre le dispositif [5]. Concrètement, presque toute action suspecte sous les caméras alerte les policiers municipaux, qui se rendent sur place depuis l’un des trois postes aménagés dans la commune d’Alès. Nombre de commerces, sites industriels et maisons bourgeoises possèdent par ailleurs leurs propres dispositifs de sécurité (alarmes, vidéosurveillance...) reliés aux boîtes de sécurité privées (on dénombre une dizaine d’entreprises de gardiennage et télésurveillance sur Alès, auxquels ont peut rajouter les huit qui se contentent de vendre et d’installer ce type de dispositif). La quantité d’arrêtés préfectoraux autorisant l’installation de ces mouchards high-tech dans les commerces donne une idée de l’étendue de ces dispositifs, qui n’ont de cesse de se répandre en ville comme dans les zones rurales.

Les mesures policières et sécuritaires, ont, malgré leurs nombreuses failles, une efficacité bien réelle pour réprimer les insoumissions, mais celle-ci réside avant tout dans le fait de faire régner la peur et l’acceptation : « on ne peut rien faire », voudrait-on nous faire croire. Ce texte, et le plan qui l’accompagne, ont donc pour objectif d’informer sur les politiques et les dispositions concrètes prises pour nous fliquer, afin de nous rappeler qu’elles existent et qu’il faut les prendre en compte ; d’une part pour les combattre et les saboter, d’autre part pour éviter les pièges qu’ils nous tendent, lorsque, par exemple, nous nous apprêtons à saisir ce que nos yeux convoitent ou à exprimer notre rage contre cette société de classes.

  • Du bon usage de la vidéoprotection...
    Dans un article du 6 novembre 2009 du Midi libre, la police municipale d’Alès se flatte d’avoir élucidé des affaires de vols à l’arraché de téléphones portables... Le visionnage des bandes des caméras du centre-ville a révélé que les vols déclarés n’avaient en fait pas eu lieu. Un efficace moyen pour éviter aux assureurs de rembourser le téléphone, et de bons chiffres pour la police municipale qui élucide une affaire et renvoie devant le tribunal les plaignants, pour fausse déclaration. Le commissariat a fait savoir qu’il enquêterait dorénavant sur tous les vols à l’arraché de téléphones portables en raison du nombre croissant de fausses plaintes. Note d’espoir, il y a encore de nombreuses zones sans caméra, alors avant d’aller déclarer un FAUX vol, observez donc le plan...
  • Grasse (Alpes-Maritime), 2008 : A peine installées, les caméras de la cité de la Blaquière sont détruites avec des jets de pierre, par « une bande de jeunes ».
  • Sartrouville (Yvelines), avril et juin 2009, février 2010 : Quartier des Indes. Une demi-douzaine de caméras détruites par des tirs de fusil en avril 2009. Le maire fait installer des appareils blindés. Fin juin, trois caméras appartenant au bailleur Logement francilien sont détruites avec un pistolet 22 long rifle. En février 2010, rebelote, trois caméras sont mises hors d’état de nuire au fusil. « C’est insupportable, s’indigne le maire. Nous avons commencé un mouvement de réappropriation de ce quartier qui est aux mains des délinquants. On les dérange et ils passent à l’action ».
  • Carpentras (Vaucluse), 9 et 10 décembre 2009 : La caméra de vidéosurveillance installée dans la cité des Amandiers n’aura pas tenu 24 heures. Le 9, elle est explosée à coups de fusil à pompe. Le lendemain, le mât et les installations électriques sont arrachés.
  • Dijon (Côte d’Or), 20 février 2010 : Pour « dénoncer le caractère liberticide de la vidéosurveillance », manifestation dans le centre-ville. Trois caméras sont emballées dans des sacs poubelles portés par des ballons d’hélium. Deux personnes sont arrêtées et écopent d’un rappel à la loi après un passage en garde-à-vue.
PDF - 2.6 Mo

Notes

[1] La création d’outils pour la dénonciation en ligne est envisagée, entre autres, dans un amendement du gouvernement au projet de loi LOPPSI (n°1697, 27 janvier 2010, CL12, p.28). Dans l’Essonne, la police a mis en place une adresse mail pour les dénonciations ; à Toulouse c’est un numéro vert. En Grande-Bretagne, à Statford-upon-Avon, l’entreprise Internet Eyes propose déjà aux commerçants de mettre les images de leurs caméras sur le web pour que n’importe qui puisse signaler délits et « faits étranges », avec primes à la clé pour les meilleurs délateurs. Le dispositif, encore à l’essai, devrait rapidement s’étendre. En novembre 2007, à Villiers-le-Bel, on a distribué des milliers de tracts pour inciter les habitants à balancer les protagonistes des affrontements avec la police. Des témoignages sous X ont ainsi été obtenus et rémunérés jusqu’à quelques milliers d’euros. Les « renseignements humains » ont toujours été indispensables aux flics ; ces nouveaux dispositifs visent à les faciliter et à les encourager. À lire : « Wanted la poucave. Actualité de la délation », dans L’Envolée, Pour en finir avec toutes les prisons, n°27, février 2010.

[2] Ainsi à Mende, en Lozère, le CLSPD a eu l’occasion d’examiner maints témoignages dénonçant par exemple des allées et venues suspects de véhicule dans telle ou telle rue, ou encore la présence de canettes de bières vides sur le parking du lycée.

[3] « La sécurité entre dans les établissements scolaires du Languedoc-Roussillon », Midi Libre, 20 janvier 2010.

[4] À Alès, l’association gardoise d’aide aux victimes d’infractions pénales et de médiations (AGAVIP), présidée par un magistrat de la cour d’appel de Nîmes, n’a pas encore de locaux mais tient des permanences au tribunal. Pour en savoir plus sur le rôle de ces associations qui prennent une place de plus en plus importante dans l’institution judiciaire, lire « Bandes de victimes organisées, les associations de victimes comptables de la douleur », in L’Envolée n°27, février 2010.

[5] cf. déclaration de Max Roustan lors du conseil municipal du 7/12/2009.