Cévennes en lutte


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La Picharlerie en procès - Une histoire cévenole ?

Daté du février 2007

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L’histoire des Cévennes et de ses espaces les plus rigoureux – versants abrupts et rocailleux - s’est à plusieurs reprises identifiée, au cours des siècles, à l’histoire des résistances aux pouvoirs en place, jadis royal et religieux, hier collaborationniste, plus récemment au mode de vie dévastateur et inhumain du monde moderne. L’épisode fameux de la guerre des Camisards (1702-1704) vint clore plusieurs décennies de résistance des protestants, et marqua la victoire, dans le sang, de l’Etat français moderne et centralisateur tel qu’il était en train de se constituer, sur ces paysans qui le défiaient. Naturellement végétation de maquis, les hauteurs cévenoles furent aussi des lieux de vie, rudes mais très dynamiques, partagés entre les cultures vivrières, l’artisanat local et, très vite (XVe-XVIe siècle), l’intégration à une économie marchande plus large où les gens des montagnes fournissaient une main d’oeuvre occasionnelle (laine, soie,…). Au XIXe siècle, la « révolution industrielle » accélère le processus et menace un peu plus les bribes restantes d’autonomie paysanne. Dans les suites immédiates de la Première Guerre mondiale, les paysans cévenols – pour ceux qui sont revenus du front - quittent leurs fermes, engloutis par les mines et cédant aux sirènes du Progrès qui laissent peu de choix. Les montagnes sont abandonnées au profit des vallées et des bassins miniers. La Picharlerie – ferme située sur les hauteurs de Moissac-Vallée-Française - suivra ce cours du temps : les dernières habitantes, des femmes qui avaient assuré les travaux agricoles pendant la guerre, quittent les lieux au début des années 1930.

La violence sociale générale de ces années (exploitation, insalubrité des quartiers populaires, pauvreté et mortalité élevée, violentes répressions des grèves,etc.) fait monter la tension. Les aménagements distillés par le Front populaire ne suffisent pas à calmer le jeu ; partout les Etats se durcissent et le fascisme envahit l’Europe (Allemagne, Espagne, Italie, France, Roumanie, etc). Alors la Picharlerie, comme d’autres fermes cévenoles laissées à l’abandon, est plongée au coeur de l’histoire, celle des résistances, des insoumis. Elle est occupée en 1943 et 1944 par des réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), puis devient, au printemps 44, un point de jonction entre divers maquis regroupant des résistants et révolutionnaires allemands, espagnols, français. En avril 1944, depuis les hauteurs de Saint-Etienne-Vallée-Française, les nazis et les forces françaises collaborationnistes l’attaquent. Depuis, la Picharlerie et tout ce flanc de montagne ne sont restés qu’un souvenir de ces heures de révolte contre l’autorité et d’un mode de vie paysan quasi disparu. Durant ces longues décennies, les bâtiments et les bancels taillés dans la roche sont envahis par les ronces et par toute une végétation fatale pour les constructions. En 1976, l’inéluctable se produit : le feu ravage le versant, abandonné des humains et conquis par des broussailles hautement inflammables.

A partir de la fin des années 60, des groupes de personnes fuyant les chimères et les violences du progrès et des villes, réoccupent des espaces abandonnés en Cévennes. Ils tissent ici, y compris avec des anciens, des réseaux, des solidarités, des cultures " marginales ", et participent aux différentes luttes de l’époque (Larzac, anti-nucléaire, etc.). Ils reprennent aussi le flambeau de l’esprit local de résistance. Ainsi, Cévenols et « néo » se retrouvent côte à côte contre le projet de construction du barrage de La Borie, qui vouait le hameau et un bout de vallée à la destruction. La Picharlerie était en ruine et sans un toit quand, au printemps 2002, une " bande de jeunes ", principalement métropolitains, décident de s’y installer, sans demander l’avis de personne. Alors, avec les moyens du bord, les occupants se lancent dans une réhabilitation des lieux et un difficile apprentissage des techniques et savoir-faire nécessaires. Sous la pluie battante, les orages diluviens (automne 2002) ou la neige, face à la sécheresse et à la canicule (été 2003), des personnes originaires de divers coins de la planète, d’environnements urbains comme ruraux, riches de nombreuses expériences et de multiples talents, viennent donner la main pour permettre à ce projet de prendre corps. Les bâtiments sont déblayés et arrachés à la masse végétale, les murs et toitures sont reconstruits, les cheminées fument à nouveau ; des bancels sont remontés, d’autres sauvés de l’effondrement. Peu à peu, par de nombreux défrichages, tailles et plantations, les ronces, le lierre, les sous-bois inextricables laissent la place à des jardins, à des fruitiers, à une grande quantité d’espèces végétales. La forêt qui avait envahie jusqu’aux ruines devient moins hostile, et les occupants apprenent à la soigner et à en tirer de multiples ressources (bois pour le chauffage, la cuisine ou les constructions, plantes médicinales et comestibles...). Une adoption réciproque entre la Picharlerie et ses habitants.

A l’automne 2006, un pasteur, M. Dhombres, vague descendant des personnes ayant quitté la ferme plus de soixante-dix ans auparavant, se lance dans une procédure judiciaire afin d’obtenir l’expulsion des " squatters ". Tenaillé par la culpabilité de l’abandon de la ferme et de son état de ruine, il n’avait cependant rien fait jusque-là. Accroché à son titre de propriété et ne s’encombrant pas trop de la morale qu’il sert chaque semaine à ses paroissiens, il prétend vouloir prendre la place… au moment de sa retraite ! L’occupation et le retour à la vie de la Picharlerie semblent l’avoir soudain motivé.

Cette fois encore, l’histoire de la Picharlerie rejoint les enjeux du temps présent. Car c’est dans l’air du temps de spéculer sur des espaces en friche, abandonnés, perçus il y a peu comme inhospitaliers et trop rustiques. On projette, on budgette, le cadre de vie cévenol est mis en valeur, la campagne est en vogue, il faut attirer une population rentable. Place nette est faite pour une bourgeoisie moderne, en quête d’un supplément d’âme champêtre mais connectée à ses affaires, aux métropoles, grâce aux axes routiers, à la grande vitesse, à la technologie, aux réseaux du monde moderne ; sans oublier l’accueil de la vague estivale des touristes qui se mettent au vert afin de supporter, tout le reste de l’année, le gris et la folie des villes. Alors on asphalte, on bétonne ; consommateurs et marchandises doivent circuler, vite, le mode de vie urbain s’étend jusque dans les zones les plus reculées.

On condamne aussi. Expulsions de squats, comme à la Carrière, à quelques pas de la Picharlerie, où les habitants ont été sommés de partir après deux ans d’occupation ; elle retourne à l’abandon, et déjà de nouveaux murs se sont effondrés. De nombreuses auto-constructions sont déclarées illégales et menacées de destruction ; ceux qui s’installent avec peu de moyens mais beaucoup de volonté subissent la pression des autorités. Plus largement, c’est la logique du profit à tout prix et de l’écrasement de ceux qui ne s’y plient pas, logique à l’oeuvre partout en Europe et au-delà, qui s’étend aux Cévennes, jusqu’alors quelque peu enclavées, et, de ce fait, quelque peu épargnées. C’est une attaque contre les pratiques en marge du monde marchand et de ses institutions. C’est l’uniformisation, les lois de la rentabilité et de la peur qui accentuent leurs contraintes sur une partie toujours plus grande de la population. Les salariés voient leurs conditions de travail et de vie se dégrader, les pauvres subissent le contrôle policier permanent, les immigrés et leurs enfants sont raflés, séparés, expulsés. Tous ceux qui ne marchent pas au pas sont visés. Ceux qui décident pour nous, bien sûr, vivent grassement, et pourraient même couler des jours insouciants si des révoltes sociales et des catastrophes en tout genre ne venaient leur rappeler très régulièrement à quel point le meilleur des mondes qu’on nous vend est miné.

La Picharlerie continuera, on l’espère, son histoire, en phase avec celles et ceux, insurgés de toujours, qui ne courbent pas l’échine, et dont le cri de liberté résonne et résonnera, du coeur des villes au sommet des montagnes.

Les amis de la Picharlerie

Février 2007